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Ancienne abbaye de l'Amour-Dieu

Dossier IA51001091 réalisé en 2015

Fiche

Comme d’autres abbayes notamment masculines (Longuay), l’Amour-Dieu (51- com. Troissy, anc. dioc. de Soissons) a été un établissement hospitalier avant d’être érigée en abbaye cistercienne. La maison-Dieu de Troissy, tenue par des frères et des sœurs, existait depuis le début du XIIIe siècle au moins (citée en 1209) (ill. IVR21_20155100253NUCA). Malgré la fréquence de ses interventions, il semble d’après un acte de 1239 (AD51, 69 H 21) qu’Hugues de Châtillon [-sur-Marne], maître de la puissante lignée seigneuriale locale et comte de Saint-Pol, ne soit pas le véritable fondateur : en effet, même s’il s’est dit a posteriori « fundator et institutor » (AD51, 69 H 21, 1247), il semble qu’il ait plutôt agi en tant que suzerain, approuvant et confirmant dès 1232 l’initiative du chevalier Philippe de Mécringes de transformer ledit lieu en abbaye (ce que confirment les auteurs de la Gallia Christiana, IX, col. 481). Ce chevalier s’était déjà fait connaître quelques années auparavant en fondant la Piété-Dieu à côté de Ramerupt (10). De même, l’évêque de Soissons Jacques de Basoches, qui avait de son côté encadré la fondation d’Argensolles comme il rappelle en août 1232 (AD51, 69 H 24), donna son consentement sur requête de la maison de Châtillon, mais c’est à la "prière" de la reine Blanche qu’il donna son accord définitif en 1240 (AD51, 69 H 24). Enfin, pour forcer un peu la main d’un chapitre général encore réticent à cette date, le pape Grégoire IX ordonna par bulle à l’abbé de Cîteaux en 1237 d’intégrer la nouvelle communauté ; l’Amour-Dieu, puisque tel fut son nouveau nom, fut alors placé sous la dépendance de l’abbé de Clairvaux. L’abbaye reçut un accueil favorable dans le pays, lui confiant de nombreuses recrues issues de la noblesse locale, à qui les moniales durent une grande part de leur temporel. Outre le roi, le comte de Champagne et les Châtillon, on retrouve parmi eux Mathieu de Montmirail, déjà bienfaiteur de Belleau et de la Grâce Notre-Dame. Vers 1330, la communauté comptait une cinquantaine de religieuses qui atteignirent même, selon leurs dires, le nombre de 80, signe évident d’une certaine vitalité.

Tous les biens de la maison-Dieu, dont la grange de Troissy donnée par Gaucher de Châtillon en 1209 in usus pauperii (AD51, 69 H 24), passèrent à l’ordre cistercien et formèrent l’assise de son temporel (cf. carte du temporel ill. IVR21_20155100204NUCA). De fait, les Châtillon ne manquèrent pas de doter l’abbaye au point d’être à l’origine de toutes ses granges sauf une : Hugues donna la Grange au Bois (auj. Mortgrange, 51- com. Troissy, détruite mi XIXe s. et reconstruite ex nihilo récemment) avant 1246 avec 100 arpents de terres autour, 11 de prés et le four de Troissy (AD51, 69 H 16, cart. f. 39v) ; Gaucher, comte de Porcien et connétable de France, donna celle de Bouresches (02) en 1301-05 (id., f. 51v et 69 H 19) après que les moniales se soient séparées de celle de Troissy au profit du presbytère dès 1251. En contrepartie, Ade de Troissy légua trois maisons en 1243 au titre de la dot de sa fille qui se fit religieuse vers 1248 (AD51, 69 H 24). Seule la grange de Willy / Milly, in parrochia de Cierges et de Courmont (02, auj. détruite) provint de Richerdis, dame de Manoisin, en 1279 (id., f. 3). On le voit, la Marne fut de près ou de loin l’axe privilégié de développement du temporel et cela en lien étroit avec l’implantation des Châtillon. Les moniales acquirent de ce fait un refuge à Château-Thierry, mais aussi une maison à Saint-Quentin, vendue au XVIe s., et une autre à Reims, en la Vieille Couture, achetée en 1259 (BnF, Fr. nouv. acq., ms 4806, 1717, p. 80). Tous les autres domaines sauf peut-être les Grais (51- com. Le Vézier), de moindre importance, résultent des efforts de rétablissement de l’abbaye au XVIIe siècle : Champaillé (51- com. Dormans) fut achetée en 1648 (BnF, ms 4806, p. 108), La Barre (51- com. Verneuil) en 1661-92 (id., p. 111) et Villeron (51- com. Nesle-le-Repons) en 1688-92 (id., p. 114).

Comme dans la plupart des abbayes de moniales, une proportion importante des revenus provenaient des diverses rentes reçues, dont certaines, génération après génération, conflit après conflit, finirent par ne plus être toutes honorées. Après les épreuves de la guerre de Cent-Ans, les troupes de Charles Quint dévastèrent l’abbaye, qui fut incendiée à plusieurs reprises durant les XVIe et XVIIe siècles, au point qu’elle faillit bien disparaître sous les coups de la soldatesque des Guise. Le monastère fut déserté à de nombreuses reprises, notamment pendant la Fronde, durant laquelle les moniales se réfugièrent dans leur maison de Château-Thierry et y restèrent quatre ans. À l’instar de ce qui a pu se passer à Notre-Dame des Prés, la communauté rétablit sa clôture et ses ressources sous l’effet des gouvernements d’abbesses avisées, une fois la paix revenue. Ce fut le cas à partir de 1623 avec l’abbesse Hélène Philippe, qui rentra en possession de domaines et droits usurpés sur la foi d’un inventaire de biens, déposé aux archives du Parlement de Paris près d’un siècle auparavant (A. Noël, "L’abbaye de l’Amour-Dieu (1232-1802)", Revue de Champagne et de Brie, I, 1876, p. 151). À son tour, Françoise II de Mazoyer, ancienne chanoinesse régulière, s’employa à reconstruire le monastère entre 1652 et 1686. ou encore Louise de Rilhac de Saint-Paul de 1700 à 1719 (S. Prioux, BSHAHS, 1865). À cette époque, l’effectif, qui était tombé à moins de 10, avait retrouvé quelque éclat et se montait alors à 21 religieuses. Cette embellie fut de courte durée car une nouvelle baisse entraîna la ”mise en régie” de l’abbaye sur décision royale en 1749. Dom Guyton, lors de sa visite en 1744, y trouva une quinzaine de religieuses « pauvres » (Voyage dom Guyton Champ., p. 41). La communauté fut alors unie au prieuré des bénédictines du Mont-Dieu de Montmirail qui n’était pas plus peuplé (R. Trilhe, DHGE, 1914, col. 1338). Le temps de régler les modalités pratiques et d’apaiser les oppositions des habitants de Troissy et de leur curé, les moniales furent transférées vers 1763 à Montmirail, qui devint la nouvelle abbaye royale de l’Amour-Dieu, toujours sous la règle de Cîteaux (A. Kwanten, "L’abbaye Notre-Dame de l’Amour-Dieu au XVIIIe siècle", Mémoires de la SACSAM, t. CXIV, 1999, p. 242). Alors que l’essentiel des ressources fut alors dévolu à la reconstruction du nouveau couvent, il est intéressant de noter qu’une part des revenus (10% environ, soit 600 £ par an) continua à être consacrée pour moitié à la cure de Troissy et aux pauvres (Noël, op. cit., p. 149), dans le respect de sa vocation d’origine. Fermée à la Révolution, l’abbaye fut mise en vente et la communauté dissoute. Le monastère fut adjugé au citoyen Dubois (curé pour les uns, pas pour les autres), qui en prit possession début 1792. Les bâtiments que l’on voit encore aujourd’hui lui sont redevables de leur survie.

Histoire architecturale

On ne sait pour ainsi dire rien du monastère médiéval. De nombreux pillages et destructions ont émaillé son histoire dès la guerre de Cent-Ans, puis lors des conflits modernes avec le passage des troupes de Charles Quint. Il fut encore incendié pendant la Ligue, un sinistre qui détruisit une grande partie de ses archives (d’après Noël). Au cours du premier quart du XVIIe siècle, les abbesses Françoise et Madeleine de la Personne firent les premières tentatives de rétablissement de l’abbaye, en vain. Hélène Philippe rétablit les revenus usurpés entre 1623 et 1648. Cet effort indispensable fut interrompu pendant tout l’abbatiat suivant : la Fronde contraignit la supérieure Marie Pineau à s’exiler avec sa communauté dans le refuge de Château-Thierry entre 1648 et 1652. C’est à Françoise II de Mazoyer (1652-1686) qu’il revint de poursuivre l’œuvre de rétablissement, à commencer par la discipline (clôture) et les revenus à affermir. Divers auteurs ont vu en elle l’abbesse qui engagea la restauration (reconstruction ?) du monastère. À en croire le procès-verbal de visite, rédigé par dom de la Hupproye, prieur de Trois-Fontaines et syndic général des maisons de l’ordre, le 29 mars 1689 (AD10, 3H177), soit trois ans après sa mort, il paraît difficile de suivre cette hypothèse, sauf à lui reconnaître l’initiative de réformes structurelles ayant préparé les travaux à venir. Le rapport et les conclusions de ladite visite sont sans appel : « nous avons commencé par l’église, laquelle dans sa petitesse est assée (sic) propre, il y a un restable d’autel en menuiserie et sculpture qui a été fait depuis trois ans, il y a aussy une petite sacristie (…) ; les sièges du choeur et l’avant choeur sont faits il y a six ans (…). Ensuitte nous avons visité les dortoires, premièrement le petit, lequel nous avons trouvé en assée bon estat, pour le grand il est entièrement ruiné, estant estaié de tous costez et menace une prompte ruine et nous avons été surpris de voir comment les Religieuses osent y habiter n’y aiant aucune sécurité et nous avons exorté la communaulté à commencer leur réparations par un bastiment nouveau d’un dortoir, autant qu’elles en pourront avoir les moiens, estant nécessaire de démolir l’ancien dès les fondements qui ne valent rien ; nous avons été voir leur réfectoir et le chapitre qui sont au dessoubs dudict dortoir qui sont en pitoiable estat aussi bien que les cloîtres ; l’infirmerie qui est au bout du dortoir n’est pas en meilleur estat ; de l’autre costé il y a un grand bastiment qui sert de greniers et de chambres aux pansionnaires, où ils manquent (sic) quelques poutres à la charpente et la massonnerie n’en vaut rien, estant nécessaire de restablir les murailles tout à neuf ; nous avons veu ensuitte l’appartement de Madame l’Abbesse, lequel paroist assée commode et propre, mais nous avons appris et reconnu que l’édifice n’en est pas solide ; pour les parloirs, ils sont tous neufs et assée bien pratiquez, le corps de logis pour les hostes, où est la chambre de père confesseur, ne nous a pas paru solide ny asseuré quoiqu’il paroisse assée propre par le dedans (…). [Au sujet des contributions de l’ordre, les religieuses] nous ont dict encor qu’elles croioient que l’ordre, aiant eu esgard à leurs nécessités et au pauvre estat de leurs bastiments, n’avoit point exigé de droict de contributions, ce qu’elles nous auroient prié de représenter au chapitre général ». Au printemps 1689, l’Amour-Dieu est encore sans doute composé pour l’essentiel de ses structures médiévales, dont l’état général n’autorise manifestement plus rien d’autre qu’une démolition. L’abbesse Françoise III Adam, prieure lors de la visite, a semble-t-il suivi les recommandations du rapport et fit reconstruire le dortoir (vers 1689-90). À son décès en 1692, il n’était pas terminé. L’abbatiat décisif dans la reconstruction et le rétablissement fut celui de Louise de Rilhac de Saint-Paul, active de 1700 à 1719. Mais ses efforts furent anéantis 30 ans plus tard, pendant l’abbatiat de Geneviève Le Ver de Villers (1719-1762) par la décision royale de mettre l’abbaye en régie (1749), aboutissant vers 1763 à son transfert à Montmirail, au prieuré des bénédictines du Mont-Dieu, un couvent en ruines que la communauté de l’Amour-Dieu dût faire reconstruire à ses frais. Le domaine fut néanmoins conservé et exploité jusqu’à la Révolution.

La visite de 1689 laisse entrevoir une configuration monastique classique avec l’église en aile sud, au point le plus haut, une aile orientale abritant le dortoir à l’étage, en dessous duquel se situent le chapitre et plus étonnamment le réfectoire (restructuration moderne) ; en face, les greniers et chambres de pensionnaires font penser à l’ancien bâtiment des convers chez les moines (quelle fonction primitive chez les moniales ? cellier ?) ; quant à l’infirmerie, il est difficile de savoir si elle se situait dans le prolongement du dortoir (aile est) ou à son contact en retour (aile nord), comme tendrait à l’indiquer le plan de l’abbaye au XVIIIe siècle (non daté, coll. part., ill. IVR21_20155100208NUCA). Ce document mentionne en effet une « vieille bassiale » [comprendre ”vieille abbatiale”, c’est-à-dire ancien logis abbatial] sous le même toit que l’infirmerie, tandis que la nouvelle « bassiale » a été aménagée dans le prolongement ouest de l’église. Ce plan pose un certain nombre de questions : quand a-t-il été exécuté ? Il s’accorde globalement avec le plan-masse que livre l’Atlas de Trudaine (ill. IVR21_20155100206NUCA), réalisé entre 1745 et 1780, et très exactement avec le Plan de la route de Courthiézy-Dormans à Épernay, daté de 1751 (même ill.). Sur ce dernier, un détail interpelle : deux lignes provenant de la route royale (ex-RN 3) en tiretés aboutissent à l’Amour-Dieu, comme d’autres à l’église de Troissy. Il s’agit de lignes de visées de triangulation pour le calcul des distances et donc l’établissement de la carte. Seuls les points particulièrement bien visibles, hauts de préférence, étaient choisis par les arpenteurs-topographes pour la construction du réseau géodésique. Parmi ceux-là, les clochers des églises. Il y a donc lieu de penser que l’église abbatiale de l’Amour-Dieu disposait sinon d’un clocher, du moins d’un clocheton, qui devait être situé au droit du chœur, où se rejoignent précisément les deux lignes. Au-delà du carré monastique, l’enclos enserrait la ferme de la basse-cour avec sa grange, située à l’ouest de la porterie, ainsi que, côté est, un bassin de réception du ruisseau descendant de la source du Trou Madame, qui alimentait le moulin intra-muros (à l’emplacement du chemin aujourd’hui). Ces trois documents, selon des degrés de précision divers, donnent un état concordant de l’abbaye rétablie au milieu du XVIIIe siècle.

De cette disposition, ne subsistent aujourd’hui que l’aile sud (ou de l’église) et les bâtiments principaux de la ferme, réaménagés et prolongés par une aile en retour le long du mur d’enceinte (sud), en lieu et place de l’ancienne porterie (ill. IVR21_20155100367NUCA). Les ailes orientale (dortoir), méridionale (infirmerie) et occidentale (greniers) ont été détruites vraisemblablement après la Révolution. Elles ne figurent plus en tout cas sur le cadastre de 1831 (ill. IVR21_20155100209NUCA).

L’église abbatiale

Ce bâtiment rectangulaire de 28 m sur 11, à vaisseau unique, est sans doute l’église médiévale, restaurée aux XVIIe et/ou XVIIIe siècles. L’édifice a en effet conservé ses base et structures du XIIIe siècle comme le montrent différents éléments encore en place : un contrefort à larmier, pris dans la maçonnerie postérieure du logis abbatial, signale clairement l’ancien pignon occidental (ill. IVR21_20155100251NUCA) dont il est difficile de dire s’il comportait ou non un portail ; au gouttereau nord —côté cloître—, sont encore visibles les baies en arc brisé (fenêtres hautes) bien que bouchées (ill. IVR21_20155100212NUCA) ainsi que l’empreinte du toit de la galerie sud du cloître, dont le décrochement apparaît encore plus nettement sur une photographie ancienne (ill. IVR21_20155100213NUCA) ; enfin, au faîte du pignon oriental se voit encore un oculus (ill. IVR21_20155100215NUCA). Pour autant, ce pignon fut-il le chevet de l’église abbatiale ? Si le chaînage de l’angle sud-est en amorce bien le mur, il ne s’agit sans doute que d’un décrochement, car le mur actuel laisse apparaître un grand arc brisé partant du sol pour atteindre quasiment l’oculus, au niveau de la charpente du hangar qui abrite cet espace (ill. IVR21_20155100214NUCA). Il n’est pas impossible que cet arc ait été celui d’une immense baie ogivale à rosace et lancettes comme en ont eue certaines églises de moniales, telles que la Cour-Notre-Dame (89) par exemple (cf. D. Borlée, Les Cisterciens dans l’Yonne, 1999, p. 33 et 173), mais il est peut-être plus vraisemblable d’y voir un arc triomphal séparant la nef de l’ancien chœur qui aurait donc fait saillie en abside (cul-de-four) ou à chevet plat. Selon cette hypothèse, la longueur de l’église aurait donc atteint 35 m environ. Partant, la localisation du chapitre à l’est de l’église sur le plan du XVIIIe siècle (ill. IVR21_20155100208NUCA, lettre K) paraîtrait moins curieuse et inviterait à la reconsidérer comme une réaffectation/transformation de l’ancien chœur, abandonné pour vétusté. Ce chapitre, ou peut-être déjà une première réaffectation antérieure en sacristie (« la petite sacristie pour le dehors » dont parle la visite de 1689 ?), est d’ailleurs à l’origine de la porte à arc segmentaire et du décor de stuc avec niche (ou peinture) la surmontant (ill. IVR21_20155100216NUCA). De même, les deux fenêtres éclairant le nouveau chœur, ménagées dans le mur de comblement de l’ancien arc triomphal, auraient été aussi bouchées à cette occasion car on les imagine mal ouvertes sur le chapitre. Toutes les autres baies en revanche n’ont été bouchées qu’après la Révolution, lorsque l’église a été transformée en grange. L’ancienne nef, réaménagée en chœur et avant-chœur, était éclairée par quatre fenêtres hautes sur chaque gouttereau, trahissant peut-être un plan primitif à quatre travées. Bien qu’une belle clef de voûte feuillagée du XIIIe siècle soit conservée en dépôt (ill. IVR21_20155100254NUCA), aucune trace de voûtement n’y a été relevée, sinon celles du coffrage en stuc du plafonnement cintré moderne (ill. IVR21_20155100218NUCA). Côté sud (sans la contrainte de l’appentis du cloître), les fenêtres, à l’origine en arc brisé comme au nord, ont pu être agrandies et dotées d’arcs en plein cintre (ill. IVR21_20155100210NUCA). Deux d’entre elles ont été rouvertes et restaurées en 2015. En dehors d’un nécessaire passage vers le cloître, voire au pignon occidental (que seule une investigation poussée pourrait déterminer), l’accès à l’église se fit au gouttereau sud en conséquence de la construction du logis abbatial par le beau portail latéral en anse de panier, encadré de pilastres à impostes supportant un fronton triangulaire mouluré (XVIIe ?) (ill. IVR21_20155100211NUCA). Si l’arc est de même facture que celui de la porte du chapitre (côté chœur), il est intéressant de noter que ses piédroits comportent des remplois de claveaux de doubleaux du XIIIe siècle. On comprend ainsi dans quelles conditions matérielles se sont déroulés les chantiers modernes. Passé ce portail, on entre dans la partie occidentale de l’ancienne nef, devenue avant-chœur, et séparée de la partie orientale par un mur de refend (nouvelle clôture de chœur) percé d’un portique ou petit arc triomphal en anse de panier lui aussi et décoré de stuc (ill. IVR21_20155100217NUCA). Il ne subsiste aucune trace de mobilier liturgique (autel, piscine, etc.) seulement un enfeu en arc brisé du XIIIe siècle, ménagé dans le mur gouttereau nord, et qui a pu tenir lieu de sépulture du fondateur (ill. IVR21_20155100250NUCA). Au cours des différents travaux de restauration, les propriétaires ont pris soin de conserver divers éléments d’architecture qu’ils ont réunis dans un petit dépôt lapidaire qui compte beaucoup de pièces intéressantes, en grande partie du XIIIe siècle : outre la clef de voûte susdite, nombre de claveaux d’ogives et de doubleaux avec décor peint (enduit à faux joints)(ill. IVR21_20155100257NUCA), fragments de colonnettes, de chapiteaux, de pierres tombales (ill. IVR21_20155100258NUCA), de carreaux de pavement avec décor à engobe et de vitraux en grisaille (XVIe ?). Si l’origine des éléments de voûtement déposés n’est pas connue précisément, l’hypothèse d’une église abbatiale voûtée d’ogives ne peut être écartée.

Le logis abbatial

Immédiatement à l’ouest de l’église, fut érigé le second logis abbatial. Le plan de l’abbaye au XVIIIe siècle en indique un plus ancien qui avait été aménagé antérieurement dans une partie de l’aile nord, à proximité de l’infirmerie. En usant de l’expression « appartement de Madame l’Abbesse », la visite de 1689 fait davantage penser à un petit espace au sein du carré monastique qu’à un logis à part entière. S’il ne semble pas encore édifié à cette date, ce sera chose faite peu après en prenant appui sur le pignon occidental de l’église, masqué depuis lors. Le bâtiment, bien modeste en comparaison avec les palais des commendataires, répond aux mêmes dimensions que l’église, sauf en hauteur, dans laquelle toutefois deux niveaux ont été aménagés (ill. IVR21_20155100367NUCA). Ce qui est aujourd’hui l’habitation des propriétaires renferme encore un bel escalier de bois ouvragé de la fin du XVIIe siècle ou du début du XVIIIe, qui permettait l’accès à l’étage (ill. IVR21_20155100259NUCA). Chaque façade semble avoir compté à l’origine jusqu’à 7 fenêtres par niveau, dont une porte à arc en plein cintre au rez-de-chaussée, non centrée, ouvrant sur un couloir traversant. Quelques remaniements contemporains ont un peu modifié l’ordonnancement d’origine. Fermant la cour, les bâtiments de la ferme sont plus récents, bien qu’à l’emplacement de l’ancienne basse-cour, construits en calcaire et meulière.

Il faut saluer les efforts des propriétaires pour sauvegarder et entretenir ce qui peut l’être et pour l’intérêt qu’ils portent à ce patrimoine cistercien.

Genre de cisterciennes
Vocables Notre-Dame
Appellations L'Amour-Dieu, L'Amour-Dieu-lès-Troissy
Destinations maladrerie, abbaye, demeure
Parties constituantes non étudiées demeure
Dénominations abbaye
Aire d'étude et canton Dormans
Adresse Commune : Troissy
Lieu-dit : L'Amour-Dieu
Cadastre : 1984 AT 64 à 69

Comme d’autres abbayes notamment masculines (Longuay), l’Amour-Dieu (51- com. Troissy, anc. dioc. de Soissons) a été un établissement hospitalier avant d’être érigée en abbaye cistercienne. La maison-Dieu de Troissy, tenue par des frères et des sœurs, existait depuis le début du XIIIe siècle au moins (citée en 1209) (ill. IVR21_20155100253NUCA). Malgré la fréquence de ses interventions, il semble d’après un acte de 1239 (AD51, 69 H 21) qu’Hugues de Châtillon [-sur-Marne], maître de la puissante lignée seigneuriale locale et comte de Saint-Pol, ne soit pas le véritable fondateur : en effet, même s’il s’est dit a posteriori « fundator et institutor » (AD51, 69 H 21, 1247), il semble qu’il ait plutôt agi en tant que suzerain, approuvant et confirmant dès 1232 l’initiative du chevalier Philippe de Mécringes de transformer ledit lieu en abbaye (ce que confirment les auteurs de la Gallia Christiana, IX, col. 481). Ce chevalier s’était déjà fait connaître quelques années auparavant en fondant la Piété-Dieu à côté de Ramerupt (10). De même, l’évêque de Soissons Jacques de Basoches, qui avait de son côté encadré la fondation d’Argensolles comme il rappelle en août 1232 (AD51, 69 H 24), donna son consentement sur requête de la maison de Châtillon, mais c’est à la "prière" de la reine Blanche qu’il donna son accord définitif en 1240 (AD51, 69 H 24). Enfin, pour forcer un peu la main d’un chapitre général encore réticent à cette date, le pape Grégoire IX ordonna par bulle à l’abbé de Cîteaux en 1237 d’intégrer la nouvelle communauté ; l’Amour-Dieu, puisque tel fut son nouveau nom, fut alors placé sous la dépendance de l’abbé de Clairvaux. L’abbaye reçut un accueil favorable dans le pays, lui confiant de nombreuses recrues issues de la noblesse locale, à qui les moniales durent une grande part de leur temporel. Outre le roi, le comte de Champagne et les Châtillon, on retrouve parmi eux Mathieu de Montmirail, déjà bienfaiteur de Belleau et de la Grâce Notre-Dame. Vers 1330, la communauté comptait une cinquantaine de religieuses qui atteignirent même, selon leurs dires, le nombre de 80, signe évident d’une certaine vitalité.

Tous les biens de la maison-Dieu, dont la grange de Troissy donnée par Gaucher de Châtillon en 1209 in usus pauperii (AD51, 69 H 24), passèrent à l’ordre cistercien et formèrent l’assise de son temporel (cf. carte du temporel ill. IVR21_20155100204NUCA). De fait, les Châtillon ne manquèrent pas de doter l’abbaye au point d’être à l’origine de toutes ses granges sauf une : Hugues donna la Grange au Bois (auj. Mortgrange, 51- com. Troissy, détruite mi XIXe s. et reconstruite ex nihilo récemment) avant 1246 avec 100 arpents de terres autour, 11 de prés et le four de Troissy (AD51, 69 H 16, cart. f. 39v) ; Gaucher, comte de Porcien et connétable de France, donna celle de Bouresches (02) en 1301-05 (id., f. 51v et 69 H 19) après que les moniales se soient séparées de celle de Troissy au profit du presbytère dès 1251. En contrepartie, Ade de Troissy légua trois maisons en 1243 au titre de la dot de sa fille qui se fit religieuse vers 1248 (AD51, 69 H 24). Seule la grange de Willy / Milly, in parrochia de Cierges et de Courmont (02, auj. détruite) provint de Richerdis, dame de Manoisin, en 1279 (id., f. 3). On le voit, la Marne fut de près ou de loin l’axe privilégié de développement du temporel et cela en lien étroit avec l’implantation des Châtillon. Les moniales acquirent de ce fait un refuge à Château-Thierry, mais aussi une maison à Saint-Quentin, vendue au XVIe s., et une autre à Reims, en la Vieille Couture, achetée en 1259 (BnF, Fr. nouv. acq., ms 4806, 1717, p. 80). Tous les autres domaines sauf peut-être les Grais (51- com. Le Vézier), de moindre importance, résultent des efforts de rétablissement de l’abbaye au XVIIe siècle : Champaillé (51- com. Dormans) fut achetée en 1648 (BnF, ms 4806, p. 108), La Barre (51- com. Verneuil) en 1661-92 (id., p. 111) et Villeron (51- com. Nesle-le-Repons) en 1688-92 (id., p. 114).

Comme dans la plupart des abbayes de moniales, une proportion importante des revenus provenaient des diverses rentes reçues, dont certaines, génération après génération, conflit après conflit, finirent par ne plus être toutes honorées. Après les épreuves de la guerre de Cent-Ans, les troupes de Charles Quint dévastèrent l’abbaye, qui fut incendiée à plusieurs reprises durant les XVIe et XVIIe siècles, au point qu’elle faillit bien disparaître sous les coups de la soldatesque des Guise. Le monastère fut déserté à de nombreuses reprises, notamment pendant la Fronde, durant laquelle les moniales se réfugièrent dans leur maison de Château-Thierry et y restèrent quatre ans. À l’instar de ce qui a pu se passer à Notre-Dame des Prés, la communauté rétablit sa clôture et ses ressources sous l’effet des gouvernements d’abbesses avisées, une fois la paix revenue. Ce fut le cas à partir de 1623 avec l’abbesse Hélène Philippe, qui rentra en possession de domaines et droits usurpés sur la foi d’un inventaire de biens, déposé aux archives du Parlement de Paris près d’un siècle auparavant (A. Noël, "L’abbaye de l’Amour-Dieu (1232-1802)", Revue de Champagne et de Brie, I, 1876, p. 151). À son tour, Françoise II de Mazoyer, ancienne chanoinesse régulière, s’employa à reconstruire le monastère entre 1652 et 1686. ou encore Louise de Rilhac de Saint-Paul de 1700 à 1719 (S. Prioux, BSHAHS, 1865). À cette époque, l’effectif, qui était tombé à moins de 10, avait retrouvé quelque éclat et se montait alors à 21 religieuses. Cette embellie fut de courte durée car une nouvelle baisse entraîna la ”mise en régie” de l’abbaye sur décision royale en 1749. Dom Guyton, lors de sa visite en 1744, y trouva une quinzaine de religieuses « pauvres » (Voyage dom Guyton Champ., p. 41). La communauté fut alors unie au prieuré des bénédictines du Mont-Dieu de Montmirail qui n’était pas plus peuplé (R. Trilhe, DHGE, 1914, col. 1338). Le temps de régler les modalités pratiques et d’apaiser les oppositions des habitants de Troissy et de leur curé, les moniales furent transférées vers 1763 à Montmirail, qui devint la nouvelle abbaye royale de l’Amour-Dieu, toujours sous la règle de Cîteaux (A. Kwanten, "L’abbaye Notre-Dame de l’Amour-Dieu au XVIIIe siècle", Mémoires de la SACSAM, t. CXIV, 1999, p. 242). Alors que l’essentiel des ressources fut alors dévolu à la reconstruction du nouveau couvent, il est intéressant de noter qu’une part des revenus (10% environ, soit 600 £ par an) continua à être consacrée pour moitié à la cure de Troissy et aux pauvres (Noël, op. cit., p. 149), dans le respect de sa vocation d’origine. Fermée à la Révolution, l’abbaye fut mise en vente et la communauté dissoute. Le monastère fut adjugé au citoyen Dubois (curé pour les uns, pas pour les autres), qui en prit possession début 1792. Les bâtiments que l’on voit encore aujourd’hui lui sont redevables de leur survie.

Période(s) Principale : 17e siècle , (?)

Histoire architecturale

On ne sait pour ainsi dire rien du monastère médiéval. De nombreux pillages et destructions ont émaillé son histoire dès la guerre de Cent-Ans, puis lors des conflits modernes avec le passage des troupes de Charles Quint. Il fut encore incendié pendant la Ligue, un sinistre qui détruisit une grande partie de ses archives (d’après Noël). Au cours du premier quart du XVIIe siècle, les abbesses Françoise et Madeleine de la Personne firent les premières tentatives de rétablissement de l’abbaye, en vain. Hélène Philippe rétablit les revenus usurpés entre 1623 et 1648. Cet effort indispensable fut interrompu pendant tout l’abbatiat suivant : la Fronde contraignit la supérieure Marie Pineau à s’exiler avec sa communauté dans le refuge de Château-Thierry entre 1648 et 1652. C’est à Françoise II de Mazoyer (1652-1686) qu’il revint de poursuivre l’œuvre de rétablissement, à commencer par la discipline (clôture) et les revenus à affermir. Divers auteurs ont vu en elle l’abbesse qui engagea la restauration (reconstruction ?) du monastère. À en croire le procès-verbal de visite, rédigé par dom de la Hupproye, prieur de Trois-Fontaines et syndic général des maisons de l’ordre, le 29 mars 1689 (AD10, 3H177), soit trois ans après sa mort, il paraît difficile de suivre cette hypothèse, sauf à lui reconnaître l’initiative de réformes structurelles ayant préparé les travaux à venir. Le rapport et les conclusions de ladite visite sont sans appel : « nous avons commencé par l’église, laquelle dans sa petitesse est assée (sic) propre, il y a un restable d’autel en menuiserie et sculpture qui a été fait depuis trois ans, il y a aussy une petite sacristie (…) ; les sièges du choeur et l’avant choeur sont faits il y a six ans (…). Ensuitte nous avons visité les dortoires, premièrement le petit, lequel nous avons trouvé en assée bon estat, pour le grand il est entièrement ruiné, estant estaié de tous costez et menace une prompte ruine et nous avons été surpris de voir comment les Religieuses osent y habiter n’y aiant aucune sécurité et nous avons exorté la communaulté à commencer leur réparations par un bastiment nouveau d’un dortoir, autant qu’elles en pourront avoir les moiens, estant nécessaire de démolir l’ancien dès les fondements qui ne valent rien ; nous avons été voir leur réfectoir et le chapitre qui sont au dessoubs dudict dortoir qui sont en pitoiable estat aussi bien que les cloîtres ; l’infirmerie qui est au bout du dortoir n’est pas en meilleur estat ; de l’autre costé il y a un grand bastiment qui sert de greniers et de chambres aux pansionnaires, où ils manquent (sic) quelques poutres à la charpente et la massonnerie n’en vaut rien, estant nécessaire de restablir les murailles tout à neuf ; nous avons veu ensuitte l’appartement de Madame l’Abbesse, lequel paroist assée commode et propre, mais nous avons appris et reconnu que l’édifice n’en est pas solide ; pour les parloirs, ils sont tous neufs et assée bien pratiquez, le corps de logis pour les hostes, où est la chambre de père confesseur, ne nous a pas paru solide ny asseuré quoiqu’il paroisse assée propre par le dedans (…). [Au sujet des contributions de l’ordre, les religieuses] nous ont dict encor qu’elles croioient que l’ordre, aiant eu esgard à leurs nécessités et au pauvre estat de leurs bastiments, n’avoit point exigé de droict de contributions, ce qu’elles nous auroient prié de représenter au chapitre général ». Au printemps 1689, l’Amour-Dieu est encore sans doute composé pour l’essentiel de ses structures médiévales, dont l’état général n’autorise manifestement plus rien d’autre qu’une démolition. L’abbesse Françoise III Adam, prieure lors de la visite, a semble-t-il suivi les recommandations du rapport et fit reconstruire le dortoir (vers 1689-90). À son décès en 1692, il n’était pas terminé. L’abbatiat décisif dans la reconstruction et le rétablissement fut celui de Louise de Rilhac de Saint-Paul, active de 1700 à 1719. Mais ses efforts furent anéantis 30 ans plus tard, pendant l’abbatiat de Geneviève Le Ver de Villers (1719-1762) par la décision royale de mettre l’abbaye en régie (1749), aboutissant vers 1763 à son transfert à Montmirail, au prieuré des bénédictines du Mont-Dieu, un couvent en ruines que la communauté de l’Amour-Dieu dût faire reconstruire à ses frais. Le domaine fut néanmoins conservé et exploité jusqu’à la Révolution.

La visite de 1689 laisse entrevoir une configuration monastique classique avec l’église en aile sud, au point le plus haut, une aile orientale abritant le dortoir à l’étage, en dessous duquel se situent le chapitre et plus étonnamment le réfectoire (restructuration moderne) ; en face, les greniers et chambres de pensionnaires font penser à l’ancien bâtiment des convers chez les moines (quelle fonction primitive chez les moniales ? cellier ?) ; quant à l’infirmerie, il est difficile de savoir si elle se situait dans le prolongement du dortoir (aile est) ou à son contact en retour (aile nord), comme tendrait à l’indiquer le plan de l’abbaye au XVIIIe siècle (non daté, coll. part., ill. IVR21_20155100208NUCA). Ce document mentionne en effet une « vieille bassiale » [comprendre ”vieille abbatiale”, c’est-à-dire ancien logis abbatial] sous le même toit que l’infirmerie, tandis que la nouvelle « bassiale » a été aménagée dans le prolongement ouest de l’église. Ce plan pose un certain nombre de questions : quand a-t-il été exécuté ? Il s’accorde globalement avec le plan-masse que livre l’Atlas de Trudaine (ill. IVR21_20155100206NUCA), réalisé entre 1745 et 1780, et très exactement avec le Plan de la route de Courthiézy-Dormans à Épernay, daté de 1751 (même ill.). Sur ce dernier, un détail interpelle : deux lignes provenant de la route royale (ex-RN 3) en tiretés aboutissent à l’Amour-Dieu, comme d’autres à l’église de Troissy. Il s’agit de lignes de visées de triangulation pour le calcul des distances et donc l’établissement de la carte. Seuls les points particulièrement bien visibles, hauts de préférence, étaient choisis par les arpenteurs-topographes pour la construction du réseau géodésique. Parmi ceux-là, les clochers des églises. Il y a donc lieu de penser que l’église abbatiale de l’Amour-Dieu disposait sinon d’un clocher, du moins d’un clocheton, qui devait être situé au droit du chœur, où se rejoignent précisément les deux lignes. Au-delà du carré monastique, l’enclos enserrait la ferme de la basse-cour avec sa grange, située à l’ouest de la porterie, ainsi que, côté est, un bassin de réception du ruisseau descendant de la source du Trou Madame, qui alimentait le moulin intra-muros (à l’emplacement du chemin aujourd’hui). Ces trois documents, selon des degrés de précision divers, donnent un état concordant de l’abbaye rétablie au milieu du XVIIIe siècle.

De cette disposition, ne subsistent aujourd’hui que l’aile sud (ou de l’église) et les bâtiments principaux de la ferme, réaménagés et prolongés par une aile en retour le long du mur d’enceinte (sud), en lieu et place de l’ancienne porterie (ill. IVR21_20155100367NUCA). Les ailes orientale (dortoir), méridionale (infirmerie) et occidentale (greniers) ont été détruites vraisemblablement après la Révolution. Elles ne figurent plus en tout cas sur le cadastre de 1831 (ill. IVR21_20155100209NUCA).

L’église abbatiale

Ce bâtiment rectangulaire de 28 m sur 11, à vaisseau unique, est sans doute l’église médiévale, restaurée aux XVIIe et/ou XVIIIe siècles. L’édifice a en effet conservé ses base et structures du XIIIe siècle comme le montrent différents éléments encore en place : un contrefort à larmier, pris dans la maçonnerie postérieure du logis abbatial, signale clairement l’ancien pignon occidental (ill. IVR21_20155100251NUCA) dont il est difficile de dire s’il comportait ou non un portail ; au gouttereau nord —côté cloître—, sont encore visibles les baies en arc brisé (fenêtres hautes) bien que bouchées (ill. IVR21_20155100212NUCA) ainsi que l’empreinte du toit de la galerie sud du cloître, dont le décrochement apparaît encore plus nettement sur une photographie ancienne (ill. IVR21_20155100213NUCA) ; enfin, au faîte du pignon oriental se voit encore un oculus (ill. IVR21_20155100215NUCA). Pour autant, ce pignon fut-il le chevet de l’église abbatiale ? Si le chaînage de l’angle sud-est en amorce bien le mur, il ne s’agit sans doute que d’un décrochement, car le mur actuel laisse apparaître un grand arc brisé partant du sol pour atteindre quasiment l’oculus, au niveau de la charpente du hangar qui abrite cet espace (ill. IVR21_20155100214NUCA). Il n’est pas impossible que cet arc ait été celui d’une immense baie ogivale à rosace et lancettes comme en ont eue certaines églises de moniales, telles que la Cour-Notre-Dame (89) par exemple (cf. D. Borlée, Les Cisterciens dans l’Yonne, 1999, p. 33 et 173), mais il est peut-être plus vraisemblable d’y voir un arc triomphal séparant la nef de l’ancien chœur qui aurait donc fait saillie en abside (cul-de-four) ou à chevet plat. Selon cette hypothèse, la longueur de l’église aurait donc atteint 35 m environ. Partant, la localisation du chapitre à l’est de l’église sur le plan du XVIIIe siècle (ill. IVR21_20155100208NUCA, lettre K) paraîtrait moins curieuse et inviterait à la reconsidérer comme une réaffectation/transformation de l’ancien chœur, abandonné pour vétusté. Ce chapitre, ou peut-être déjà une première réaffectation antérieure en sacristie (« la petite sacristie pour le dehors » dont parle la visite de 1689 ?), est d’ailleurs à l’origine de la porte à arc segmentaire et du décor de stuc avec niche (ou peinture) la surmontant (ill. IVR21_20155100216NUCA). De même, les deux fenêtres éclairant le nouveau chœur, ménagées dans le mur de comblement de l’ancien arc triomphal, auraient été aussi bouchées à cette occasion car on les imagine mal ouvertes sur le chapitre. Toutes les autres baies en revanche n’ont été bouchées qu’après la Révolution, lorsque l’église a été transformée en grange. L’ancienne nef, réaménagée en chœur et avant-chœur, était éclairée par quatre fenêtres hautes sur chaque gouttereau, trahissant peut-être un plan primitif à quatre travées. Bien qu’une belle clef de voûte feuillagée du XIIIe siècle soit conservée en dépôt (ill. IVR21_20155100254NUCA), aucune trace de voûtement n’y a été relevée, sinon celles du coffrage en stuc du plafonnement cintré moderne (ill. IVR21_20155100218NUCA). Côté sud (sans la contrainte de l’appentis du cloître), les fenêtres, à l’origine en arc brisé comme au nord, ont pu être agrandies et dotées d’arcs en plein cintre (ill. IVR21_20155100210NUCA). Deux d’entre elles ont été rouvertes et restaurées en 2015. En dehors d’un nécessaire passage vers le cloître, voire au pignon occidental (que seule une investigation poussée pourrait déterminer), l’accès à l’église se fit au gouttereau sud en conséquence de la construction du logis abbatial par le beau portail latéral en anse de panier, encadré de pilastres à impostes supportant un fronton triangulaire mouluré (XVIIe ?) (ill. IVR21_20155100211NUCA). Si l’arc est de même facture que celui de la porte du chapitre (côté chœur), il est intéressant de noter que ses piédroits comportent des remplois de claveaux de doubleaux du XIIIe siècle. On comprend ainsi dans quelles conditions matérielles se sont déroulés les chantiers modernes. Passé ce portail, on entre dans la partie occidentale de l’ancienne nef, devenue avant-chœur, et séparée de la partie orientale par un mur de refend (nouvelle clôture de chœur) percé d’un portique ou petit arc triomphal en anse de panier lui aussi et décoré de stuc (ill. IVR21_20155100217NUCA). Il ne subsiste aucune trace de mobilier liturgique (autel, piscine, etc.) seulement un enfeu en arc brisé du XIIIe siècle, ménagé dans le mur gouttereau nord, et qui a pu tenir lieu de sépulture du fondateur (ill. IVR21_20155100250NUCA). Au cours des différents travaux de restauration, les propriétaires ont pris soin de conserver divers éléments d’architecture qu’ils ont réunis dans un petit dépôt lapidaire qui compte beaucoup de pièces intéressantes, en grande partie du XIIIe siècle : outre la clef de voûte susdite, nombre de claveaux d’ogives et de doubleaux avec décor peint (enduit à faux joints)(ill. IVR21_20155100257NUCA), fragments de colonnettes, de chapiteaux, de pierres tombales (ill. IVR21_20155100258NUCA), de carreaux de pavement avec décor à engobe et de vitraux en grisaille (XVIe ?). Si l’origine des éléments de voûtement déposés n’est pas connue précisément, l’hypothèse d’une église abbatiale voûtée d’ogives ne peut être écartée.

Le logis abbatial

Immédiatement à l’ouest de l’église, fut érigé le second logis abbatial. Le plan de l’abbaye au XVIIIe siècle en indique un plus ancien qui avait été aménagé antérieurement dans une partie de l’aile nord, à proximité de l’infirmerie. En usant de l’expression « appartement de Madame l’Abbesse », la visite de 1689 fait davantage penser à un petit espace au sein du carré monastique qu’à un logis à part entière. S’il ne semble pas encore édifié à cette date, ce sera chose faite peu après en prenant appui sur le pignon occidental de l’église, masqué depuis lors. Le bâtiment, bien modeste en comparaison avec les palais des commendataires, répond aux mêmes dimensions que l’église, sauf en hauteur, dans laquelle toutefois deux niveaux ont été aménagés (ill. IVR21_20155100367NUCA). Ce qui est aujourd’hui l’habitation des propriétaires renferme encore un bel escalier de bois ouvragé de la fin du XVIIe siècle ou du début du XVIIIe, qui permettait l’accès à l’étage (ill. IVR21_20155100259NUCA). Chaque façade semble avoir compté à l’origine jusqu’à 7 fenêtres par niveau, dont une porte à arc en plein cintre au rez-de-chaussée, non centrée, ouvrant sur un couloir traversant. Quelques remaniements contemporains ont un peu modifié l’ordonnancement d’origine. Fermant la cour, les bâtiments de la ferme sont plus récents, bien qu’à l’emplacement de l’ancienne basse-cour, construits en calcaire et meulière.

Il faut saluer les efforts des propriétaires pour sauvegarder et entretenir ce qui peut l’être et pour l’intérêt qu’ils portent à ce patrimoine cistercien.

Murs calcaire moyen appareil
meulière moellon crépi
Toit tuile mécanique
Plans plan allongé, plan rectangulaire régulier
Étages rez-de-chaussée, 1 étage carré
Couvertures toit à longs pans pignon découvert
toit à longs pans pignon couvert
toit à longs pans croupe
Statut de la propriété propriété privée

Annexes

  • Bibliographie

    BEAUNIER, dom, Recueil historique, chronologique et topographique des archevechez, evechez, abbayes et prieures de France, t. II, Paris, 1726, p. 586

    BOUTON, Jean de la Croix (dir.), Les moniales cisterciennes, Commission pour l'histoire de l'ordre de Cîteaux, ND d’Aiguebelle, Grignan, 4 vol., 1986-1989 (t. I, 1986 ; t. II, 1987 ; t. III, 1988, et t. IV, 1989)

    CHEVALIER, Ulysse, Répertoire des sources historiques du Moyen Âge. Topo-bibliographie, I, Montbéliard, 1894-99, col. 106

    COTTINEAU, dom L.-H., Répertoire topo-bibliographique des abbayes et prieurés, Mâcon, 1936, I, col. 89.

    DESMARCHELIER, Michel, ”L’architecture des églises de moniales cisterciennes, essai de classement des différents types de plans (en guise de suite)”, Mélanges Anselme Dimier, t. III, Pupillin, B. Chauvin, 1987, p. 79-121 [L’Amour-Dieu, p. 85-87]

    DIMIER, Anselme, "La Marne cistercienne", Mélanges Anselme Dimier, t. I, Pupillin, 1987, p. 617-625.

    Gallia christiana, IX (1751) col. 481- 482 ; X (1751) instr. n° 58, 59, 60, 62, 63 (Soissons)

    GUYTON, Dom, "Voyage littéraire de Dom Guyton en Champagne (1744-1749)" [par Ulysse ROBERT et Édouard de BARTHÉLEMY], Paris, 1890, p. 40-41

    KWANTEN, André, ”L’abbaye Notre-Dame de l’Amour-Dieu au XVIIIe siècle”, Mémoires de la SACSAM, t. CXIV, 1999, p. 237-243

    MIGNE, abbé J.-P., Dictionnaire des abbayes et monastères [préface de Maxime de Montrond], Paris 1856, col. 40

    NOËL, [Alb.], "L’abbaye de l’Amour-Dieu de l’ordre de Cîteaux", Revue de Champagne et de Brie, 1876, t. 1, p. 144-153

    PRIOUX, Stanislas, "Note sur l'abbaye de l'Amour-Dieu", Bulletin de la Société archéologique et historique de Soissons, 1865, XVIII, p. 228-230

    TRILHE, R., "Amour-Dieu (Notre-Dame de l’)", Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastiques, t. 2, Letouzey et Ané, Paris, 1914, col.1337-1340

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