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Ancienne abbaye de la Charmoye

Dossier IA51001051 réalisé en 2015

Fiche

La Charmoye est une fondation comtale (ill. IVR21_20155100305NUCA) : Henri Ier le Libéral fit appel, comme pour le Reclus, à des moines de Vauclair qui vinrent peupler leur seconde abbaye-fille en 1167, au diocèse de Châlons cette fois. L’assise matérielle concédée était conséquente : en plus du terrain pour y construite le monastère à ses frais et de droits d’usages étendus dans sa proche forêt de Wassy, le comte n’apportait pas moins de deux domaines immédiatement exploitables, les granges de Betin (51- com. Morangis) et du Jard (51- com. Chavot-Courcourt), dont il venait de désinvestir l’abbaye-sœur du Reclus moyennant compensation à Lachy (AD51, 16H4, 1177). Ce type d’arrangement, que l’on peut considérer comme un rachat au profit de la nouvelle fondation, a été réitéré dans les années qui ont suivi car le même comte émet un 2e acte en 1177 dans lequel il inventorie, à la manière d’une pancarte épiscopale, l’ensemble de ses donations qu’il dit avoir servi à la fondation. Cet acte intéressant résume à lui seul l’éventail et la hiérarchie des seigneuries et propriétaires de terres, de forêts, de droits, etc. avec qui engager les démarches nécessaires à l’aboutissement d’un tel projet ex nihilo. Henri Ier rappelle qu’il a dû indemniser divers vassaux et seigneurs locaux tels que les Conflans, diverses communautés religieuses comme les clunisiens de la Charité [-sur-Loire] à qui ont été rachetées les parts de dîmes au titre de leur prieuré de Montmort, ainsi qu’au curé du lieu, les bénédictins d’Oyes qui ont vendu leur grange de Valenceau (Vallis in Saona, 51- com. Vélye) ou encore les chanoines réguliers augustins de Saint-Martin d’Épernay qui ont cédé leur grange d’Eulois (51- com. Sompuis) contre une rente (cession réalisée dès 1173). L’acte montre aussi que le comte n’a rien négligé de sa préparation en y joignant un moulin à proximité, une maison et des vignes à Vertus, ville close pouvant servir de refuge, des droits de pâture, d’usages, d’essartage, de libre parcours en ses forêts et terres, et encore une somme d’argent affectée au quotidien des moines (meubles et vêtements). Dès 1179, le pape Alexandre III confirmait ce premier patrimoine (AD51, 16H1), à ceci près que la grange de Valenceau a été remplacée par celle de Vaujuraines (Vallis Jusiana, 51- com. Connantray-V.), cédée elle aussi par les moines d’Oyes. À son tour, Guillaume aux Blanches Mains, archevêque de Reims et frère du comte Henri, reprend cette liste en 1183 (AD51, 16H3). Y a-t-il eu échange ? De fait, Valenceau n’apparaît plus dans les actes ensuite et devient une seigneurie laïque. L’abbaye ne conserva dans la vallée de la Soude que le revenu des dîmes de Blossières, ancienne ferme détruite voisine de Valenceau, située entre cette dernière et Chaintrix. La fondation de la Charmoye apparaît comme un manifeste du pouvoir comtal, un acte de piété pensé, préparé et assumé, mobilisant les ressources nécessaires à sa mise en œuvre et à sa viabilité, mais pas au point d’y fonder une nécropole dynastique. Seuls quelques généreux bienfaiteurs vassaux s’y seront fait ensevelir.

Le chartrier laisse transparaître les étapes de la constitution du temporel, qui s’échelonnent jusqu’au milieu du XIIIe siècle (cf. carte du temporel ill. IVR21_20155100520NUCA). Tantôt apprend-on l’existence d’une grange au détour d’un acte qui la cite comme repère (par ex. Morains en 1214, AD51, 16H42), tantôt les libéralités sont-elles détaillées comme ce fut le cas pour le relais urbain de la Petite-Charmoye à Vertus qui procède des nombreuses donations en maisons, pâturages et vignes effectuées entre 1214 et 1241 par Raoul de Longpont, chanoine du chapitre collégial Saint-Jean, le plus souvent à titre viager. La chapelle de la maison, initialement réservée à l’usage des moines et convers de l’abbaye, fut d’ailleurs l’objet d’un violent conflit avec le clergé vertusien, tant séculier que régulier, en raison des nombreux paroissiens qui avaient pris l’habitude d’y venir suivre les offices. Les jugements rendus par la comtesse Blanche puis le légat pontifical n’empêchèrent pas sa mise à sac.

À la fin du XIIIe siècle, la Charmoye dispose d’un temporel conséquent. À l’importante dot comtale de départ comprenant Betin, le Jard, Eulois et Vaujuraines, puis la grange abbatiale, se sont ajoutées 3 nouvelles granges : Morains (avant 1214, 51- com. Val-des-Marais), Puits-Beraut/Pimbraux (1215-1222, 51- com. Humbauville) et Soulières (1238-1259). Par ailleurs, en plus du domaine de Vertus, l’abbaye a su s’implanter dans le vignoble à Ay et Épernay dès 1179, au Mesnil-sur-Oger en 1211 (AD51, 16H40), puis à Chavot/Montfélix en 1237 (AD51, 16H34) : dans ces deux cas, elle hérita d’exploitations déjà constituées, d’un seul tenant, composées de maisons, granges, pressoirs, vignes et autres terres et prés. Si les archives ne citent pas de celliers, la nature et l’objectif de ces acquisitions ne trompent pas. Seul l’hôtel châlonnais de Hautefeuille n’a pas eu de vocation productive. La structure temporelle de la Charmoye n’est pas sans rappeler celle du Reclus, en toute logique eu égard à leurs proximité et situation, mettant à profit les milieux en présence : plateau briard forestier et humide, front de côte viticole, dépression du marais de Saint-Gond (Morains) et savarts pour l’élevage ovin avant tout. On notera à ce propos qu’à l’éloignement du double pôle grangier Eulois - Puits-Beraut, qui s’avance à 50 km au cœur de la plaine crayeuse, répond le remarquable alignement des granges de Soulières, Morains et Vaujuraines, matérialisant le chemin depuis l’abbaye, le long duquel elles ont nécessairement servi d’étapes. Les directions suivies pour l’implantation des granges sont elles aussi instructives : toutes les domaines sont ainsi confinés à l’intérieur d’un espace angulaire assez étroit délimité par deux lignes reliant l’abbaye à Épernay d’une part et à Mailly [-le-Camp] de l’autre. Vers l’ouest en revanche, le temporel n’a pas dépassé Montmort, l’antériorité bénédictine d’Orbais et de Cluny faisant obstacle. Même constat vers le sud où les domaines d’Andecy, d’Oyes et du Reclus jouaient déjà des coudes.

Les crises de la fin du Moyen-Âge et de l’époque moderne ont laissé des traces, en particulier les guerres de Religion qui ont amené les troupes protestantes de Condé et Coligny en Champagne et Lorraine. Si l’abbaye a subi des dommages à cette occasion, la Petite-Charmoye, malgré sa localisation intra muros, a été détruite en grande partie en 1567 : « Ladite Petite Charmoye étant demeurée sans fermer et de nul profit, la plupart des bâtiments y étant en ruine, même démolis depuis les derniers troubles qui ont duré dix ans pour se terminer l’année 1598. L’ancien corps de logis, le coulombier, les murailles, le corps d’une grange étaient prêts à tomber et les autres héritages restaient sans revenu du fait de la pauvreté du peuple » (d’après un bail de 1601, in Robert Neuville, « Souvenirs de l’abbaye cistercienne de la Charmoye", Mémoires de la SACSAM, t. XXIX, 1955, p. 48). La remise en état des domaines impliqua démembrements et aliénations, parfois à plusieurs familles pour limiter les investissements et en faciliter la reprise. C’est ainsi que plusieurs censes ont été édifiées autour de l’abbaye. Contrairement à d’autres abbaye, la Charmoye n’a pour ainsi dire pas connu la Commende. La quasi totalité des abbés ayant été nommés par les papes, deux abbés commendataires seulement sont connus, le cardinal François de Tournon en 1540-50 et Octave Arnolfini en 1600 qui devint d’ailleurs régulier deux ans plus tard. C’est à cette époque que la réforme de la Stricte Observance fut introduite (1610) par l’abbé Étienne Maugier qui lança la reconstruction de l’abbaye. L’église restaurée fut consacrée en 1636 par l’évêque de Châlons. Mais un siècle plus tard, en 1749, le mouvement général de mise au goût du jour des abbayes toucha La Charmoye qui fut entièrement reconstruite, à l’exception de l’église. Les travaux, qui durèrent 7 ans, s’élevèrent à 72620 £. Il en reste les deux ailes de l’actuel « château ».

À la Révolution, la vente des biens de la Charmoye s’est étalée du 4 février 1791 au 22 juin 1796. Toutes les granges sauf Vaujuraines existaient encore. Le lot comprenant l’abbaye, la ferme de Bas-le-Roy et 117 arpents de bois (51 ha environ) trouva preneur en la personne de l’ancien notaire Hémart pour 88000 £. On procéda à la destruction de l’église abbatiale peu après (fin 1791- début 1792), puis ce fut au tour de l’aile des moines et des galeries du cloître restantes.

Évolution architecturale de la Charmoye.

Trois grandes phases peuvent être globalement restituées grâce à deux plans anciens, l’un en élévation daté de 1702 (ill. IVR21_20155100521NUCA, AD51, 14B92, détail de la Figure et plan des bois de la Charmois), l’autre en relevé planimétrique exécuté par Nicolas-Joseph Le Louvier, architecte, au titre de l’estimation des bâtiments de l’abbaye du 14 décembre 1790 (ill. IVR21_20155100522NUCA, tiré de Neuville, op. cit., entre les pages 58 et 59).

- Le carré monastique médiéval se situait immédiatement à l’est de l’aile orientale actuelle, qui a d’ailleurs été élevée a priori sur l’emplacement de l’ancien bâtiment des convers. Son pignon nord aboutissait à l’angle sud-ouest de l’église abbatiale qui comportait comme au Reclus un chœur à chevet plat, flanqué de chapelles ouvrant sur les bras du transept. Ce sanctuaire, dont la nef ne comptait que 4 travées, mesurait 74 m de long pour 54 m de large au transept (d’ap. Neuville, p. 59). L’aile des moines quant à elle en prolongeait comme souvent le bras sud. Le dessin de 1702 figure un préau encore entouré des quatre galeries du cloître, tandis que plus rien ne subsistait de l’aile sud.

- Les parties de l’abbaye qui ont été édifiées au cours du 1er tiers du XVIIe siècle correspondent très probablement à l’ensemble de bâtiments situé à l’est de l’église et du carré médiéval. On y distingue surtout une grande aile (dont le volume est amplifié par la perspective maladroite) greffée perpendiculairement au bâtiment des moines et flanquée à son tour d’un retour, le tout formant un corps en U ouvert au nord ; on accédait à ce nouvel ensemble conventuel par une cour d’honneur intérieure, qu’un mur reliant le chevet de l’église à une tour d’angle clôturait. Au-delà, au nord et à l’est, s’étendait une ferme, composée de plusieurs logements, granges, colombier, etc. disposés autour d’une grande cour. Il faut peut-être voir là l’ancienne grange abbatiale devenue la ferme de la Basse-Cour. À l’ouest du cloître en revanche, l’aile des convers ayant été détruite, l’espace est partiellement occupé par un bâtiment moderne aux allures de porterie-hôtellerie, jouxtant la façade occidentale de l’église. Enfin à peu de distance s’étendait une aile de communs, appuyée sur le mur de clôture de l’abbaye. Ponctuée de petites tours d’angles, cette enceinte englobait un verger, appelé le Clos sur le plan de la fin du XVIIIe siècle.

- Un demi-siècle plus tard, la Charmoye devait subir de profondes transformations. Les reconstructions n’épargnant que l’église et les communs, une toute nouvelle abbaye vit le jour. On édifia à l’ouest de l’ancien carré monastique, espace alors constructible, un nouvel ensemble conventuel formé de trois ailes en U, ouvert sur le Clos et le couchant. C’est sur l’emplacement de l’ancien bâtiment des convers que l’aile principale fut construite, reliée au bras sud du transept de l’église par une galerie longeant le bas côté sud. Il n’est pas impossible que cette dernière ait intégré quelques vestiges en place du cloître médiéval. L’aile nord fut démolie après la vente révolutionnaire, un peu après l’église, ne laissant que les deux ailes qui se voient encore aujourd’hui.

- La Charmoye se présente donc aujourd’hui plus comme une demeure aristocratique rurale que comme une abbaye, d’où sa dénomination erronée de « château » (ill. IVR21_20155100312NUCA). Avec la destruction de l’aile nord qui a ouvert une perspective sur l’entrée du parc, l’aile sud, autrefois latérale, est devenue l’aile principale. Le bâtiment est construit en pierre de Fèrebrianges (calcaire éocène du Ludien) alternant avec la brique notamment pour les ouvertures ou la corniche sous chaîneau. Long de 45 m à l’est sur 48 au sud, il s’élevait à l’origine sur deux niveaux seulement. Les combles sous le toit d’ardoise ont été aménagés postérieurement et dotés de lucarnes disposées selon la symétrie induite par le nouveau plan en L. Les façades arrières observent une rigoureuse régularité, chaque travée centrale individualisée par un appareil de maçonnerie, une porte-fenêtre en plein cintre à voussoirs passants et agrafe, ouvrant sur une double volée d’escaliers donnant accès aux jardins. De part et d’autre, chaque niveau compte 5 fenêtres à arc segmentaire, totalisant 22 baies par façade (ill. IVR21_20155100316NUCA).

L’aile des communs figurant sur le plan de la fin du XVIIIe siècle, longeant le Clos sur 60 m, abrite les anciennes écuries, une grange à porte charretière et un colombier en son centre, dont le plan circulaire, l’élévation et le toit en poivrière émerge nettement au dessus (ill. IVR21_20155100312NUCA). Lui répond en face une autre grange, plus petite (20 m), présentant la même porte charretière. Elle jouxtait l’église d’après le plan de 1702 et semble remonter aussi à la reconstruction de 1749-56. Les bâtiments de la ferme adjacente semblent plus récents (XIXe s. ?). La visite n’ayant pu être menée in situ en raison de l’opposition catégorique du propriétaire, l’analyse ne peut aller plus loin.

Genre de cisterciens
Vocables Notre-Dame
Appellations Château de la Charmoye
Destinations abbaye, château, ferme
Parties constituantes non étudiées ferme, château
Dénominations abbaye
Aire d'étude et canton Montmort-Lucy
Adresse Commune : Montmort-Lucy
Lieu-dit : La Charmoye
Adresse : D 38
Cadastre : 1986 B1 110-111

La Charmoye est une fondation comtale (ill. IVR21_20155100305NUCA) : Henri Ier le Libéral fit appel, comme pour le Reclus, à des moines de Vauclair qui vinrent peupler leur seconde abbaye-fille en 1167, au diocèse de Châlons cette fois. L’assise matérielle concédée était conséquente : en plus du terrain pour y construite le monastère à ses frais et de droits d’usages étendus dans sa proche forêt de Wassy, le comte n’apportait pas moins de deux domaines immédiatement exploitables, les granges de Betin (51- com. Morangis) et du Jard (51- com. Chavot-Courcourt), dont il venait de désinvestir l’abbaye-sœur du Reclus moyennant compensation à Lachy (AD51, 16H4, 1177). Ce type d’arrangement, que l’on peut considérer comme un rachat au profit de la nouvelle fondation, a été réitéré dans les années qui ont suivi car le même comte émet un 2e acte en 1177 dans lequel il inventorie, à la manière d’une pancarte épiscopale, l’ensemble de ses donations qu’il dit avoir servi à la fondation. Cet acte intéressant résume à lui seul l’éventail et la hiérarchie des seigneuries et propriétaires de terres, de forêts, de droits, etc. avec qui engager les démarches nécessaires à l’aboutissement d’un tel projet ex nihilo. Henri Ier rappelle qu’il a dû indemniser divers vassaux et seigneurs locaux tels que les Conflans, diverses communautés religieuses comme les clunisiens de la Charité [-sur-Loire] à qui ont été rachetées les parts de dîmes au titre de leur prieuré de Montmort, ainsi qu’au curé du lieu, les bénédictins d’Oyes qui ont vendu leur grange de Valenceau (Vallis in Saona, 51- com. Vélye) ou encore les chanoines réguliers augustins de Saint-Martin d’Épernay qui ont cédé leur grange d’Eulois (51- com. Sompuis) contre une rente (cession réalisée dès 1173). L’acte montre aussi que le comte n’a rien négligé de sa préparation en y joignant un moulin à proximité, une maison et des vignes à Vertus, ville close pouvant servir de refuge, des droits de pâture, d’usages, d’essartage, de libre parcours en ses forêts et terres, et encore une somme d’argent affectée au quotidien des moines (meubles et vêtements). Dès 1179, le pape Alexandre III confirmait ce premier patrimoine (AD51, 16H1), à ceci près que la grange de Valenceau a été remplacée par celle de Vaujuraines (Vallis Jusiana, 51- com. Connantray-V.), cédée elle aussi par les moines d’Oyes. À son tour, Guillaume aux Blanches Mains, archevêque de Reims et frère du comte Henri, reprend cette liste en 1183 (AD51, 16H3). Y a-t-il eu échange ? De fait, Valenceau n’apparaît plus dans les actes ensuite et devient une seigneurie laïque. L’abbaye ne conserva dans la vallée de la Soude que le revenu des dîmes de Blossières, ancienne ferme détruite voisine de Valenceau, située entre cette dernière et Chaintrix. La fondation de la Charmoye apparaît comme un manifeste du pouvoir comtal, un acte de piété pensé, préparé et assumé, mobilisant les ressources nécessaires à sa mise en œuvre et à sa viabilité, mais pas au point d’y fonder une nécropole dynastique. Seuls quelques généreux bienfaiteurs vassaux s’y seront fait ensevelir.

Le chartrier laisse transparaître les étapes de la constitution du temporel, qui s’échelonnent jusqu’au milieu du XIIIe siècle (cf. carte du temporel ill. IVR21_20155100520NUCA). Tantôt apprend-on l’existence d’une grange au détour d’un acte qui la cite comme repère (par ex. Morains en 1214, AD51, 16H42), tantôt les libéralités sont-elles détaillées comme ce fut le cas pour le relais urbain de la Petite-Charmoye à Vertus qui procède des nombreuses donations en maisons, pâturages et vignes effectuées entre 1214 et 1241 par Raoul de Longpont, chanoine du chapitre collégial Saint-Jean, le plus souvent à titre viager. La chapelle de la maison, initialement réservée à l’usage des moines et convers de l’abbaye, fut d’ailleurs l’objet d’un violent conflit avec le clergé vertusien, tant séculier que régulier, en raison des nombreux paroissiens qui avaient pris l’habitude d’y venir suivre les offices. Les jugements rendus par la comtesse Blanche puis le légat pontifical n’empêchèrent pas sa mise à sac.

À la fin du XIIIe siècle, la Charmoye dispose d’un temporel conséquent. À l’importante dot comtale de départ comprenant Betin, le Jard, Eulois et Vaujuraines, puis la grange abbatiale, se sont ajoutées 3 nouvelles granges : Morains (avant 1214, 51- com. Val-des-Marais), Puits-Beraut/Pimbraux (1215-1222, 51- com. Humbauville) et Soulières (1238-1259). Par ailleurs, en plus du domaine de Vertus, l’abbaye a su s’implanter dans le vignoble à Ay et Épernay dès 1179, au Mesnil-sur-Oger en 1211 (AD51, 16H40), puis à Chavot/Montfélix en 1237 (AD51, 16H34) : dans ces deux cas, elle hérita d’exploitations déjà constituées, d’un seul tenant, composées de maisons, granges, pressoirs, vignes et autres terres et prés. Si les archives ne citent pas de celliers, la nature et l’objectif de ces acquisitions ne trompent pas. Seul l’hôtel châlonnais de Hautefeuille n’a pas eu de vocation productive. La structure temporelle de la Charmoye n’est pas sans rappeler celle du Reclus, en toute logique eu égard à leurs proximité et situation, mettant à profit les milieux en présence : plateau briard forestier et humide, front de côte viticole, dépression du marais de Saint-Gond (Morains) et savarts pour l’élevage ovin avant tout. On notera à ce propos qu’à l’éloignement du double pôle grangier Eulois - Puits-Beraut, qui s’avance à 50 km au cœur de la plaine crayeuse, répond le remarquable alignement des granges de Soulières, Morains et Vaujuraines, matérialisant le chemin depuis l’abbaye, le long duquel elles ont nécessairement servi d’étapes. Les directions suivies pour l’implantation des granges sont elles aussi instructives : toutes les domaines sont ainsi confinés à l’intérieur d’un espace angulaire assez étroit délimité par deux lignes reliant l’abbaye à Épernay d’une part et à Mailly [-le-Camp] de l’autre. Vers l’ouest en revanche, le temporel n’a pas dépassé Montmort, l’antériorité bénédictine d’Orbais et de Cluny faisant obstacle. Même constat vers le sud où les domaines d’Andecy, d’Oyes et du Reclus jouaient déjà des coudes.

Les crises de la fin du Moyen-Âge et de l’époque moderne ont laissé des traces, en particulier les guerres de Religion qui ont amené les troupes protestantes de Condé et Coligny en Champagne et Lorraine. Si l’abbaye a subi des dommages à cette occasion, la Petite-Charmoye, malgré sa localisation intra muros, a été détruite en grande partie en 1567 : « Ladite Petite Charmoye étant demeurée sans fermer et de nul profit, la plupart des bâtiments y étant en ruine, même démolis depuis les derniers troubles qui ont duré dix ans pour se terminer l’année 1598. L’ancien corps de logis, le coulombier, les murailles, le corps d’une grange étaient prêts à tomber et les autres héritages restaient sans revenu du fait de la pauvreté du peuple » (d’après un bail de 1601, in Robert Neuville, « Souvenirs de l’abbaye cistercienne de la Charmoye", Mémoires de la SACSAM, t. XXIX, 1955, p. 48). La remise en état des domaines impliqua démembrements et aliénations, parfois à plusieurs familles pour limiter les investissements et en faciliter la reprise. C’est ainsi que plusieurs censes ont été édifiées autour de l’abbaye. Contrairement à d’autres abbaye, la Charmoye n’a pour ainsi dire pas connu la Commende. La quasi totalité des abbés ayant été nommés par les papes, deux abbés commendataires seulement sont connus, le cardinal François de Tournon en 1540-50 et Octave Arnolfini en 1600 qui devint d’ailleurs régulier deux ans plus tard. C’est à cette époque que la réforme de la Stricte Observance fut introduite (1610) par l’abbé Étienne Maugier qui lança la reconstruction de l’abbaye. L’église restaurée fut consacrée en 1636 par l’évêque de Châlons. Mais un siècle plus tard, en 1749, le mouvement général de mise au goût du jour des abbayes toucha La Charmoye qui fut entièrement reconstruite, à l’exception de l’église. Les travaux, qui durèrent 7 ans, s’élevèrent à 72620 £. Il en reste les deux ailes de l’actuel « château ».

À la Révolution, la vente des biens de la Charmoye s’est étalée du 4 février 1791 au 22 juin 1796. Toutes les granges sauf Vaujuraines existaient encore. Le lot comprenant l’abbaye, la ferme de Bas-le-Roy et 117 arpents de bois (51 ha environ) trouva preneur en la personne de l’ancien notaire Hémart pour 88000 £. On procéda à la destruction de l’église abbatiale peu après (fin 1791- début 1792), puis ce fut au tour de l’aile des moines et des galeries du cloître restantes.

Période(s) Principale : 3e quart 18e siècle

Évolution architecturale de la Charmoye.

Trois grandes phases peuvent être globalement restituées grâce à deux plans anciens, l’un en élévation daté de 1702 (ill. IVR21_20155100521NUCA, AD51, 14B92, détail de la Figure et plan des bois de la Charmois), l’autre en relevé planimétrique exécuté par Nicolas-Joseph Le Louvier, architecte, au titre de l’estimation des bâtiments de l’abbaye du 14 décembre 1790 (ill. IVR21_20155100522NUCA, tiré de Neuville, op. cit., entre les pages 58 et 59).

- Le carré monastique médiéval se situait immédiatement à l’est de l’aile orientale actuelle, qui a d’ailleurs été élevée a priori sur l’emplacement de l’ancien bâtiment des convers. Son pignon nord aboutissait à l’angle sud-ouest de l’église abbatiale qui comportait comme au Reclus un chœur à chevet plat, flanqué de chapelles ouvrant sur les bras du transept. Ce sanctuaire, dont la nef ne comptait que 4 travées, mesurait 74 m de long pour 54 m de large au transept (d’ap. Neuville, p. 59). L’aile des moines quant à elle en prolongeait comme souvent le bras sud. Le dessin de 1702 figure un préau encore entouré des quatre galeries du cloître, tandis que plus rien ne subsistait de l’aile sud.

- Les parties de l’abbaye qui ont été édifiées au cours du 1er tiers du XVIIe siècle correspondent très probablement à l’ensemble de bâtiments situé à l’est de l’église et du carré médiéval. On y distingue surtout une grande aile (dont le volume est amplifié par la perspective maladroite) greffée perpendiculairement au bâtiment des moines et flanquée à son tour d’un retour, le tout formant un corps en U ouvert au nord ; on accédait à ce nouvel ensemble conventuel par une cour d’honneur intérieure, qu’un mur reliant le chevet de l’église à une tour d’angle clôturait. Au-delà, au nord et à l’est, s’étendait une ferme, composée de plusieurs logements, granges, colombier, etc. disposés autour d’une grande cour. Il faut peut-être voir là l’ancienne grange abbatiale devenue la ferme de la Basse-Cour. À l’ouest du cloître en revanche, l’aile des convers ayant été détruite, l’espace est partiellement occupé par un bâtiment moderne aux allures de porterie-hôtellerie, jouxtant la façade occidentale de l’église. Enfin à peu de distance s’étendait une aile de communs, appuyée sur le mur de clôture de l’abbaye. Ponctuée de petites tours d’angles, cette enceinte englobait un verger, appelé le Clos sur le plan de la fin du XVIIIe siècle.

- Un demi-siècle plus tard, la Charmoye devait subir de profondes transformations. Les reconstructions n’épargnant que l’église et les communs, une toute nouvelle abbaye vit le jour. On édifia à l’ouest de l’ancien carré monastique, espace alors constructible, un nouvel ensemble conventuel formé de trois ailes en U, ouvert sur le Clos et le couchant. C’est sur l’emplacement de l’ancien bâtiment des convers que l’aile principale fut construite, reliée au bras sud du transept de l’église par une galerie longeant le bas côté sud. Il n’est pas impossible que cette dernière ait intégré quelques vestiges en place du cloître médiéval. L’aile nord fut démolie après la vente révolutionnaire, un peu après l’église, ne laissant que les deux ailes qui se voient encore aujourd’hui.

La Charmoye se présente aujourd’hui plus comme une demeure aristocratique rurale que comme une abbaye, d’où sa dénomination erronée de « château » (ill. IVR21_20155100312NUCA). Avec la destruction de l’aile nord qui a ouvert une perspective sur l’entrée du parc, l’aile sud, autrefois latérale, est devenue l’aile principale. Le bâtiment est construit en pierre de Fèrebrianges (calcaire éocène du Ludien) alternant avec la brique notamment pour les ouvertures ou la corniche sous chaîneau. Long de 45 m à l’est sur 48 au sud, il s’élevait à l’origine sur deux niveaux seulement. Les combles sous le toit d’ardoise ont été aménagés postérieurement et dotés de lucarnes disposées selon la symétrie induite par le nouveau plan en L. Les façades arrières observent une rigoureuse régularité, chaque travée centrale individualisée par un appareil de maçonnerie, une porte-fenêtre en plein cintre à voussoirs passants et agrafe, ouvrant sur une double volée d’escaliers donnant accès aux jardins. De part et d’autre, chaque niveau compte 5 fenêtres à arc segmentaire, totalisant 22 baies par façade (ill. IVR21_20155100316NUCA).

L’aile des communs figurant sur le plan de la fin du XVIIIe siècle, longeant le Clos sur 60 m, abrite les anciennes écuries, une grange à porte charretière et un colombier en son centre, dont le plan circulaire, l’élévation et le toit en poivrière émerge nettement au dessus (ill. IVR21_20155100312NUCA). Lui répond en face une autre grange, plus petite (20 m), présentant la même porte charretière. Elle jouxtait l’église d’après le plan de 1702 et semble remonter aussi à la reconstruction de 1749-56. Les bâtiments de la ferme adjacente semblent plus récents (XIXe s. ?). La visite n’ayant pu être menée in situ en raison de l’opposition catégorique du propriétaire, l’analyse ne peut aller plus loin.

Murs calcaire brique et pierre crépi
Toit ardoise, tuile plate
Plans plan régulier en L
Étages rez-de-chaussée, 1 étage carré, étage de comble
Couvertures toit à longs pans croupe
Précision dimensions

aile Est : long. 45 m. / aile sud : long. 48 m

Statut de la propriété propriété privée
Intérêt de l'œuvre à signaler

Annexes

  • Bibliographie

    BARTHELEMY, Édouard de, "Essai sur les abbayes du département de la Marne", Séances et Travaux de l’Académie de Reims, 16e vol., 1852, p. 54-56 et 79-81.

    BARTHÉLEMY, Édouard de, Diocèse ancien de Châlons-sur-Marne. Histoire et monuments, Paris, 1861, t. I, p. 175-177 et 362

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